Pourquoi votre appli de tâches est morte
Vous la rouvrez un dimanche soir, parce qu'il faut bien que quelque chose change.
Trente-quatre éléments. Vous les faites défiler. Trois sont faits depuis longtemps, vous n'êtes simplement jamais revenu les cocher. Deux concernent un voyage terminé depuis longtemps. Un dit « voir pour le garage », et il le dit depuis février, ce qui veut dire que vous l'avez lu au moins vingt fois sans jamais rien en faire.
Et puis il y a la date. La dernière chose que vous avez ajoutée date d'il y a cinq semaines. Ce n'est pas le jour où vous avez décidé d'arrêter. C'est simplement le jour où vous avez cessé.
Vous regardez ça une minute, et vous faites ce que tout le monde fait. Vous recommencez. Nouvelle liste, meilleures catégories, cette fois pour de bon.
Avant de recommencer, une question
Pourquoi cinq semaines ?
La réponse habituelle, celle que vous vous donnez à vous-même en refermant l'application, c'est un manque de discipline. Vous n'avez pas tenu. D'autres tiennent.
Sauf qu'on vous avait fait passer un examen sans vous dire quel niveau il fallait atteindre. Et il était beaucoup plus haut que vous ne l'imaginiez.
D'où vient le chiffre que vous avez en tête
Vous savez sans doute qu'il faut vingt et un jours pour prendre une habitude. Tout le monde le sait. C'est dans les livres de développement personnel, dans les applications de suivi, sur les affiches des salles de sport.
Ce chiffre vient d'un chirurgien esthétique.
Dans les années 1950, Maxwell Maltz opérait des visages. Il a remarqué que ses patients mettaient à peu près trois semaines à s'habituer à leur nouveau reflet dans le miroir, et il l'a écrit en 1960 dans un livre qui s'est vendu à des millions d'exemplaires. C'était une observation sur le deuil d'un ancien visage. Ce n'était pas une étude, il ne comptait rien, et il ne parlait pas d'habitudes.
Le chiffre a survécu au contexte. Il est arrivé jusqu'à votre application.
Ce qui s'est passé quand quelqu'un a vraiment compté
En 2009, une équipe de l'University College de Londres a décidé de mesurer pour de bon. Phillippa Lally et ses collègues ont recruté 96 volontaires. Chacun devait choisir une seule chose à faire chaque jour, toujours dans le même contexte. Un fruit au déjeuner, un verre d'eau après le petit déjeuner, une marche de quinze minutes après le dîner. Rien de très ambitieux, volontairement.
Puis, tous les jours pendant douze semaines, chacun notait deux choses : est-ce que je l'ai fait, et est-ce que ça m'a demandé un effort. Ce deuxième point est le vrai sujet. Une habitude, ce n'est pas faire la chose, c'est la faire sans avoir à décider de la faire.
Ils ont ensuite repéré, personne par personne, le moment où l'effort cessait de diminuer.
Le résultat n'est pas un chiffre unique. C'est une fourchette. De 18 à 254 jours. La médiane tombe à 66.
Une réserve avant d'aller plus loin : l'article de Lally est plus prudent que l'usage qu'on en fait. Sa courbe ne s'ajustait bien qu'à environ la moitié des participants. Autrement dit, « 66 jours » est une médiane tirée d'un nuage très dispersé, pas une règle qui s'applique à vous. Le chiffre est aujourd'hui répété avec le même automatisme que les 21 jours qu'il a remplacés, ce qui est assez ironique.
Regardez maintenant l'autre extrême : 254 jours. Dans une étude, sur un comportement que la personne avait choisi elle-même, avec un chercheur qui la relançait chaque jour, il a fallu à certains près d'une année pour qu'un geste minuscule devienne automatique.
Votre application, elle, attendait que vous teniez une liste. Pas un fruit au déjeuner : une liste, qu'il faut alimenter, trier et mettre à jour. Et elle l'attendait aussi longtemps qu'il le faudrait, sans rien vous apporter en retour.
Vous lui avez donné cinq semaines.
L'étude de Lally contient aussi un résultat qu'on ne cite presque jamais, alors qu'il est le plus utile : manquer une journée n'a pas empêché l'habitude de se former. Pas de rupture, pas de retour à zéro. Ce n'est donc pas la série ininterrompue qui forme l'habitude. Toutes les applications qui vous ont puni d'une chaîne brisée s'appuyaient sur une croyance, pas sur des données.
Et pendant ce temps, la liste s'allonge
Un deuxième mécanisme explique les trente-quatre éléments.
En 1994, trois chercheurs canadiens, Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross, ont posé une question simple à des étudiants qui rédigeaient leur mémoire : quand pensez-vous avoir fini ?
Réponse moyenne : trente-quatre jours. Durée réelle : cinquante-cinq. Moins d'un tiers ont tenu leur propre estimation.
Ce ne sont pas des inconnus qui devinaient le travail de quelqu'un d'autre. Ce sont des gens qui estimaient leur propre travail, qu'ils connaissaient, qu'ils avaient déjà fait sous une autre forme. Et la durée réelle dépassait leur estimation d'environ 60 %, systématiquement, dans le même sens.
Vous avez donc daté vos tâches avec le même optimisme, parce que tout le monde le fait. Peu à peu, les tâches ont été repoussées. Ce qui n'était pas fait lundi est réapparu mardi, puis mercredi.
Une liste qui grossit plus vite qu'on ne la vide cesse d'être un aide-mémoire. Elle devient un relevé quotidien de votre retard. À partir de ce moment, l'ouvrir coûte plus cher que ne pas l'ouvrir, et vous cessez de l'ouvrir.
À ce stade, éviter l'application devient tout à fait compréhensible.
Et vous êtes très loin d'être seul. Les agrégateurs de données du secteur, comme Business of Apps qui compile les chiffres d'AppsFlyer, situent la rétention moyenne à trente jours autour de 5 % sur iOS et 4 % sur Android, toutes catégories confondues. Ce sont des moyennes de secteur, pas une étude scientifique, donc prenez-les comme un ordre de grandeur. L'ordre de grandeur, c'est que presque tout le monde s'en va.
Ce qu'il faut demander au prochain outil
Dernière précaution avant de passer à la pratique : rien de tout cela ne prouve qu'un outil particulier marche mieux qu'un autre. Cela montre seulement qu'une conception qui exige deux mois de discipline quotidienne repose sur un comportement que les données montrent difficile à maintenir. C'est un argument sur ce qu'on peut raisonnablement demander à quelqu'un, pas une preuve que quiconque a résolu le problème.
Jugez un outil sur une mauvaise semaine, pas sur les trois premiers jours. Les trois premiers jours, tout est nouveau et vous avez envie de l'essayer. Le vrai test, c'est la semaine où vous êtes malade, en déplacement, ou simplement à plat.
Quelques jours d'interruption ne devraient pas tout faire dérailler. Si quatre jours d'absence produisent un mur rouge de retards, l'outil a transformé une pause humaine ordinaire en raison de tout arrêter. D'après les données de Lally, une pause isolée ne compromet pas grand-chose ; c'est la façon dont l'écran la présente qui décourage de revenir.
Ne laissez pas les tâches en retard s'accumuler. Ce que vous avez reporté trois fois ne sera pas fait la quatrième. Supprimez-le, ou donnez-lui une vraie date et une vraie place. À force de reports silencieux, la liste ne contient plus que ce que vous n'avez pas fait.
Regardez combien de temps cela vous a réellement pris la dernière fois. Vous n'estimez pas mal par négligence. Les étudiants de Buehler estimaient leur propre travail, et la durée réelle dépassait leur estimation d'environ 60 %. Le seul correctif qui fonctionne consiste à regarder l'historique.
Préférez les outils qui continuent de fonctionner sans entretien quotidien. C'est la conclusion la plus solide de tout cela. Plutôt que de chercher comment tenir 66 jours, demandez-vous ce qui continue de fonctionner les jours où vous ne tenez pas.
Un outil sans liste à tenir
C'est l'idée derrière Nitka (heynitka.com) : il n'y a pas de liste à tenir. Vous dites la chose au moment où elle vous vient, oralement, par écrit ou en photo, et c'est elle qui la structure et vous la rappelle au bon moment.
Elle s'occupe aussi des tâches qui se reportent de jour en jour. Après trois rappels restés sans effet, elle arrête de vous relancer et vous demande une seule fois : « Toujours sur votre liste ? » Vous pouvez alors choisir une date qui vous convient vraiment ou indiquer « Pas nécessaire ». Elle ne clôt jamais une tâche à votre place : vous seul savez si elle compte encore.
Ce n'est pas la seule réponse possible. Une revue hebdomadaire que vous faites vraiment en est une autre, et si la vôtre a survécu à un mauvais mois, elle marche.
Ce que ça vous coûtait d'ouvrir l'application
Ne recommencez pas avec de meilleures catégories. C'est la quatrième fois, et le problème ne venait pas des catégories.
Posez plutôt la petite question. Ce dimanche-là, il y a cinq semaines, qu'est-ce que ça vous coûtait, exactement, d'ouvrir cette application ? Trente secondes de tri ? La vue du garage de février ? Le calcul de ce que vous n'aviez pas fait ?
Quelle que soit la réponse, c'est ça qu'il faut régler. Tout le reste ne fait que changer l'habillage du problème.
Transparence : cet article est publié par Nitka, dont il est question plus haut. Les travaux cités existent indépendamment de nous et les liens ci-dessous mènent aux sources.
Références
- Phillippa Lally, Cornelia van Jaarsveld, Henry Potts et Jane Wardle, « How are habits formed: Modelling habit formation in the real world », European Journal of Social Psychology, 2010, 40(6), 998 à 1009. 96 volontaires, douze semaines, de 18 à 254 jours pour atteindre 95 % de l'automatisme maximal, médiane 66. Contient aussi le résultat sur la journée manquée. https://doi.org/10.1002/ejsp.674 (article payant, l'éditeur ne donne accès qu'au résumé)
- Maxwell Maltz, Psycho-Cybernetics, 1960. L'origine du chiffre de vingt et un jours, comme observation sur des patients de chirurgie esthétique et non comme étude sur l'habitude. Consultable en prêt numérique : https://archive.org/details/psychocybernetic0000malt
- Roger Buehler, Dale Griffin et Michael Ross, « Exploring the "planning fallacy": Why people underestimate their task completion times », Journal of Personality and Social Psychology, 1994, 67(3), 366 à 381. Les étudiants, leur mémoire, et l'écart entre 34 et 55 jours. https://doi.org/10.1037/0022-3514.67.3.366 PDF en accès libre : https://web.mit.edu/curhan/www/docs/Articles/biases/67_J_Personality_and_Social_Psychology_366,_1994.pdf
- Business of Apps, « App Retention Rates », d'après des données AppsFlyer. Agrégateur sectoriel et non étude évaluée par les pairs, toutes catégories confondues plutôt que spécifique aux applications de productivité. https://www.businessofapps.com/data/app-retention-rates/
Nitka, l'application citée plus haut, transforme ce que vous dites, écrivez, photographiez ou transférez en rappels datés, et vous prévient quand certaines informations que vous lui avez confiées se contredisent. Elle ne garde que ce que vous lui confiez, et vos données ne sont ni vendues, ni utilisées pour de la publicité, ni utilisées pour entraîner des modèles.
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