La charge mentale, mesurée

Il est 20 h 15 un mardi. Le petit est dans le bain. Vous videz le lave-vaisselle et, sans vraiment y penser, vous faites une liste.

Le sac de piscine, c'est demain. Il est encore dans l'entrée, mouillé depuis la semaine dernière. Donc il faut le vider ce soir, sinon la serviette va sentir. Le formulaire pour la sortie scolaire est à rendre avant vendredi, il traîne quelque part dans le cartable. Il ne reste que trois yaourts. Et l'anniversaire de votre belle-mère tombe le 14, ce qui veut dire commander le cadeau cette semaine si vous voulez qu'il arrive à temps.

Vous n'avez rien fait de tout ça. Vous y avez pensé, c'est tout. Encore une fois.

Votre conjoint passe dans la cuisine et vous demande si ça va. Vous répondez que vous êtes fatiguée. Il dit, gentiment et sincèrement : « Il suffit de me demander, je le ferai. »

Et quelque chose se crispe en vous, sans que vous sachiez exactement pourquoi.

« Demande-moi » : demander quoi, exactement ?

Prenons sa phrase au sérieux. Qu'est-ce qu'il faudrait lui demander, précisément ?

Ceci : « tu peux t'occuper du sac de piscine ? »

Voilà. Une phrase, huit mots, deux secondes. Et il le ferait vraiment. Sa proposition est sincère.

Maintenant, regardez ce qu'il a fallu faire avant d'être capable de prononcer cette phrase-là, ce soir, à 20 h 15.

Un. Savoir que la piscine, c'est demain. Personne ne vous l'a rappelé. Vous le gardez en tête depuis septembre.

Deux. Avoir remarqué, en passant dans l'entrée, que le sac est toujours là et toujours fermé.

Trois. Savoir qu'un maillot resté mouillé une semaine finit par sentir, et donc que c'est ce soir qu'il faut le vider, pas demain matin dans la précipitation.

Quatre. Et, une fois la phrase dite, penser à vérifier plus tard que ça a été fait. Parce que si vous ne vérifiez pas, il y a de fortes chances que le sac soit encore là demain à 7 h 30.

Sa phrase à lui, « tu peux t'occuper du sac ? », c'est la cinquième étape. Les quatre premières restent à votre charge, et ce sont exactement celles qui tournent dans votre tête pendant que vous videz le lave-vaisselle.

Voilà pourquoi sa proposition, aussi sincère soit-elle, ne vous soulage pas vraiment. Il se propose de porter la partie qui se voit.

Quelqu'un est allé vérifier

Longtemps, tout cela n'a existé que comme une impression. Difficile à nommer, donc facile à balayer : tu t'en fais trop, tu es trop organisée, personne ne t'a rien demandé.

En 2019, une sociologue américaine, Allison Daminger, a décidé d'aller voir. Elle a passé de longues heures avec 35 couples, séparément puis ensemble, à leur faire raconter comment leur maison tenait debout : qui pensait à quoi, quand, et comment ils le savaient.

Elle en a tiré quelque chose de simple. Faire tourner une maison, ce n'est pas une seule tâche. C'est quatre gestes, toujours les mêmes.

Anticiper. Voir venir. La piscine, c'est mardi. Les chaussures seront trop petites à la rentrée. Ce geste-là se fait avant que le problème existe, ce qui veut dire que personne ne le voit se faire.

Identifier. Repérer les possibilités. Quel orthodontiste, quel créneau, quel cadeau pour une belle-mère qui a déjà tout.

Décider. Choisir entre elles. C'est la partie dont on parle, celle qui ressemble à une décision.

Surveiller. Vérifier que c'est fait. Puis revérifier. Ce geste ne se termine jamais, parce que la vérification d'aujourd'hui ne vous dispense pas de celle de demain.

Et voici le résultat qui compte. Daminger a constaté que ces quatre gestes ne se répartissent pas de la même façon dans un couple.

Décider se partage plutôt bien. C'est visible, cela ressemble à une conversation, on s'en souvient. Identifier se partage en partie. Mais anticiper et surveiller ne se partagent presque pas : ils retombent sur une seule personne, le plus souvent la femme.

Elle note aussi ceci, qui devrait vous parler : les hommes rejoignent souvent la décision une fois que le travail de préparation a été fait par quelqu'un d'autre. Autrement dit, ils arrivent à l'étape cinq.

Le geste dont tout le monde parle est donc celui qui se partage déjà. Les deux qui pèsent vraiment sont ceux que personne ne voit, y compris parfois celle qui les porte.

Pourquoi ça fatigue autant

Anticiper et surveiller ont un point commun : ils ne finissent jamais.

Une tâche ordinaire a une fin. Vous sortez la poubelle, c'est fait, votre tête la lâche. On sait depuis longtemps que la tête fonctionne comme ça. En 1927, une jeune psychologue, Bluma Zeigarnik, a mis des gens devant une série de petites tâches et en a interrompu la moitié. Quand elle leur a demandé, ensuite, de se rappeler ce qu'ils avaient fait, ce sont les tâches interrompues qu'ils citaient le mieux. Tant qu'une tâche n'est pas terminée, elle tend à rester présente à l'esprit.

Or surveiller ne se termine jamais, par définition. Vous avez vérifié le formulaire ce soir, très bien : il faudra revérifier demain qu'il est bien parti. Ce n'est pas une tâche, c'est une permanence.

Et pendant qu'elle tourne, elle prend de la place. Pas une place à part, réservée à la maison. La même place que le reste. Le psychologue Nelson Cowan, qui a passé sa carrière à mesurer ce que la tête peut tenir en même temps, situe cette capacité autour de quatre choses chez l'adulte. Quatre. Ce que vous portez le mardi soir est en concurrence directe avec une réunion, une conversation, la conduite.

C'est aussi pour ça que ça déborde ailleurs. Sophie Leroy, chercheuse en gestion, a donné un nom à ce débordement en 2009 : le résidu attentionnel. Quand vous passez d'une chose à une autre, surtout si la première n'est pas finie, une partie de votre attention reste accrochée à ce que vous faisiez juste avant, et vos performances baissent de façon mesurable sur la suivante. Le sac de piscine ne vous coûte pas seulement vos vingt minutes du mardi soir. Il grignote un peu d'attention partout.

Les limites de l'étude, et celles de n'importe quelle application

Il faut être honnête sur ce que Daminger a fait, parce que le mot « charge mentale » sert aujourd'hui à peu près à tout.

Elle a interrogé 35 couples américains, plutôt aisés et plutôt diplômés. C'est un travail d'entretiens, pas un sondage. Cela veut dire qu'elle a très bien décrit et nommé le phénomène, mais qu'elle n'a pas mesuré à quel point il est répandu. Son étude ne dit pas comment ça se passe chez vous.

Et surtout : aucun outil ne rééquilibre cette charge. Une application peut prendre en charge une partie de cette surveillance. Elle ne changera pas, à elle seule, la répartition de l'anticipation dans le couple. Si la répartition est injuste chez vous, c'est une discussion à avoir avec la personne concernée, pas une fonctionnalité à installer. Vous vendre un logiciel comme solution à ça, ce serait malhonnête.

Confier un domaine entier, avec ses quatre gestes

Ce découpage a un intérêt très concret : il permet de répartir la charge.

« Aide-moi plus » ne se délègue pas, parce que ça ne désigne rien. « Tu prends les rendez-vous médicaux » ne suffit pas non plus : vous gardez le fait de savoir quand il faut en prendre un.

Ce qui se délègue vraiment, c'est un domaine entier, avec les quatre gestes qui vont avec. Les rendez-vous médicaux, cela veut dire y penser, chercher, choisir et vérifier. À partir de là, ce n'est plus à vous de le gérer. C'est à lui, y compris quand il oublie.

Et pour la surveillance, il y a une autre voie. C'est le geste le plus fatigant parce qu'il ne s'arrête pas, mais c'est aussi le plus mécanique : il consiste à ne pas laisser tomber une information. Cette partie-là, en revanche, peut être confiée à autre chose qu'à votre mémoire.

Ce qu'une application peut prendre en charge

C'est à peu près ce que fait Nitka (heynitka.com) : vous lui dites la chose au moment où elle vous vient, oralement, par écrit ou en photo, et elle vous la rappelle quand elle redevient utile.

C'est la surveillance qu'elle est la mieux placée pour prendre en charge. Une fois que vous lui avez confié quelque chose, vous n'avez plus à vérifier que cela reviendra : le rappel arrive avant la date, et si la chose est toujours en attente ensuite, elle vous revient sans que vous ayez eu à la garder en tête. Elle prend aussi un peu de l'anticipation. Comme elle dispose de tout ce que vous lui avez confié, elle remarque quand deux choses ne peuvent pas avoir lieu toutes les deux, par exemple le spectacle de l'école qui commence une demi-heure avant le rendez-vous chez le dentiste. Vous pouvez aussi simplement lui demander ce que vous lui avez raconté il y a trois mois.

Identifier et décider restent à votre charge. Et la répartition, elle, reste une discussion à avoir avec la personne concernée.

Retour au mardi soir

Vous aurez sans doute encore cette liste en tête demain.

Ce qui change, c'est que ce n'est plus « je suis quelqu'un qui pense à tout », une manière d'être dont on ne peut rien faire. Ce sont quatre gestes, dont deux sont largement invisibles. Certains peuvent être confiés à quelqu'un d'autre, à condition de savoir les nommer ; une partie de la surveillance, elle, peut même être confiée à un outil.

C'est déjà beaucoup plus utile que « il suffit de me demander ».

Transparence : cet article est publié par Nitka, dont il est question plus haut. Les travaux cités existent indépendamment de nous et les liens ci-dessous mènent aux sources.


Références

  1. Allison Daminger, « The Cognitive Dimension of Household Labor », American Sociological Review, 2019, 84(4), 609 à 633. L'étude d'origine : 70 entretiens auprès des membres de 35 couples, et les quatre gestes. https://doi.org/10.1177/0003122419859007 Version grand public, écrite par la chercheuse elle-même et lisible gratuitement : https://behavioralscientist.org/how-couples-share-cognitive-labor-and-why-it-matters/
  2. Bluma Zeigarnik, « Über das Behalten von erledigten und unerledigten Handlungen », Psychologische Forschung, 1927, 9, 1 à 85. Les tâches interrompues dont on se souvient mieux. Traduction anglaise intégrale, en accès libre : https://gwern.net/doc/psychology/willpower/1927-zeigarnik.pdf
  3. Nelson Cowan, « The magical number 4 in short-term memory », Behavioral and Brain Sciences, 2001, 24(1), 87 à 114. La capacité d'attention autour de quatre éléments. https://doi.org/10.1017/S0140525X01003922 PDF en accès libre : https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/44023F1147D4A1D44BDC0AD226838496/S0140525X01003922a.pdf/the-magical-number-4-in-short-term-memory-a-reconsideration-of-mental-storage-capacity.pdf
  4. Sophie Leroy, « Why is it so hard to do my work? The challenge of attention residue when switching between work tasks », Organizational Behavior and Human Decision Processes, 2009, 109(2), 168 à 181. Le résidu attentionnel. https://doi.org/10.1016/j.obhdp.2009.04.002 Notice bibliographique en accès libre : https://ideas.repec.org/a/eee/jobhdp/v109y2009i2p168-181.html

Nitka, l'application citée plus haut, transforme ce que vous dites, écrivez, photographiez ou transférez en rappels datés, et vous prévient quand certaines informations que vous lui avez confiées se contredisent. Elle ne garde que ce que vous lui confiez, et vos données ne sont ni vendues, ni utilisées pour de la publicité, ni utilisées pour entraîner des modèles.

Essayez-la gratuitement pendant trois mois.* Dès maintenant sur l'App Store ; sur Android, demandez un accès anticipé.

* Ensuite 0,99 € par mois, résiliable à tout moment. Plus d'informations sur heynitka.com.