Votre mémoire répond au mauvais moment

L'ordonnance est prête depuis mardi.

Vous passez devant la pharmacie deux fois par jour. En allant au travail, en rentrant. Vous êtes passé quatre fois depuis mardi, et à chaque fois vous pensiez à autre chose : la réunion, les courses, une chanson.

Puis, jeudi soir, sous la douche, ça tombe. L'ordonnance. Entière, avec sa petite décharge de culpabilité. Vous êtes mouillé, vous êtes nu, et la pharmacie a fermé il y a quarante minutes.

Votre mémoire fonctionne. Elle répond juste au mauvais moment

Le plus agaçant, c'est que vous vous en êtes souvenu. Rien n'était perdu. L'information est revenue complète, culpabilité comprise. Elle est simplement arrivée à un endroit où vous ne pouviez rien en faire.

Ni la malchance ni votre caractère n'y sont pour quelque chose : le mécanisme est bien connu des chercheurs, qui l'étudient depuis des décennies sous un nom que presque personne ne connaît, la mémoire prospective.

Une mémoire à part : celle des choses à faire

L'essentiel de ce qu'on appelle la mémoire est rétrospectif. Une capitale, un visage, où vous avez garé la voiture. Quelqu'un vous pose la question, et vous cherchez la réponse.

La mémoire prospective, c'est autre chose. C'est se souvenir de faire quelque chose à un moment futur, et personne ne demande rien. Il n'y a pas de question, pas de signal. Elle doit se déclencher toute seule, au bon moment, pendant que vous êtes occupé à tout autre chose.

Les études par journal de bord montrent que c'est là que se concentre l'oubli quotidien. Agnieszka Niedźwieńska et ses collègues ont demandé à des adultes de tous âges de noter leurs défaillances de mémoire pendant une semaine. Les plus fréquentes, les plus graves et les plus lourdes de conséquences n'étaient pas des faits oubliés. C'étaient des intentions oubliées.

Pourquoi la douche, précisément

Dans les années 1990, les psychologues Mark McDaniel et Gilles Einstein ont cherché à expliquer quand ces intentions reviennent et quand elles ne reviennent pas. Leur modèle permet de distinguer deux cas.

Parfois, une intention revient parce que quelque chose dans le monde la déclenche. Vous voyez la chose, et la chose ramène l'intention avec elle. Cela marche bien et sans effort, mais il faut que le déclencheur apparaisse et soit remarqué.

D'autres fois, il n'y a rien pour la déclencher, et c'est à vous d'aller la chercher. Tout ce qui ressemble à « à quinze heures » ou « cette semaine » entre dans cette catégorie. Rien ne change dans la pièce à quinze heures. Il n'y a que vous qui y repensez de temps en temps, dans un coin de la tête, indéfiniment.

Maintenant, la pharmacie. Elle est là, devant vous. On se dit que c'est un déclencheur idéal.

Sauf que le trajet du matin n'est pas un moment d'attention disponible. Vous repassez la réunion, les courses, une chanson. Vous voyez la pharmacie sans vraiment la remarquer, et l'intention a besoin d'un moment de disponibilité pour refaire surface.

La douche offre justement ce moment. Pas d'écran, pas de conversation, aucune décision à prendre. C'est l'un des rares moments d'une journée moderne où l'esprit est laissé à lui-même, et c'est donc précisément là que toutes ces pensées laissées en suspens refont enfin surface. La douche n'est pas l'endroit où votre mémoire échoue. C'est l'endroit où elle parvient enfin à parler, au seul moment où vous ne pouvez rien faire.

Même les professions les plus rigoureuses s'y font prendre

Si tout cela ressemble à de la simple étourderie, il vaut la peine de regarder des gens dont toute la culture professionnelle est bâtie pour l'empêcher.

R. Key Dismukes et ses collègues du centre NASA Ames ont passé des années à étudier pourquoi des équipages expérimentés omettent des gestes qu'ils ont faits des milliers de fois. Leur constat donne à réfléchir. Entre 1987 et 2001, 27 accidents majeurs de compagnies américaines ont été attribués à une erreur d'équipage. Dans cinq d'entre eux, l'omission involontaire d'une étape de procédure normale a joué un rôle déterminant.

Ces gens-là ont des check-lists, des annonces à voix haute, deux pilotes qui se contrôlent mutuellement, et une vie entière d'entraînement. Le même type de défaillance intervient lorsqu'un instrument chirurgical est oublié dans le corps d'un patient.

Les secteurs à risque traitent donc cet oubli comme une faiblesse connue de l'attention humaine, et non comme une faute individuelle.

Aucun rappel ne marche à tous les coups

Ces travaux ne disent pas qu'un rappel bien placé marche à tous les coups. Un déclencheur ne fonctionne que si vous le remarquez, et si vous êtes assez absorbé, vous passerez devant un déclencheur pourtant évident. C'est exactement ce qui s'est passé les quatre fois où vous êtes passé devant la pharmacie.

Ils ne disent pas non plus que les rappels à heure fixe sont inutiles. Ils disent qu'ils ont eux aussi un coût : ils sollicitent votre attention, et échouent plus souvent quand vous êtes occupé, c'est-à-dire au moment où vous en aviez besoin.

Enfin, les chiffres de l'aéronautique décrivent un monde très particulier, à haut risque et très procédurier. Ils montrent que ce type d'oubli peut survenir même dans un environnement très encadré. Ils ne se traduisent pas en pourcentage pour votre ordonnance.

Le dire à voix haute, dans les deux secondes dont vous disposez

L'écart entre le moment où la pensée surgit et celui où vous pouvez agir, c'est précisément le problème que Nitka cherche à résoudre (heynitka.com), une application de capture et de rappel à laquelle vous pouvez dicter ce qui vous passe par la tête. Vous dites la chose à voix haute dans les deux secondes dont vous disposez, même sans réseau. Elle en fait quelque chose de daté et de précis, qu'elle vous rappelle quand vous pouvez agir. Une photo suffit aussi : l'ordonnance elle-même, photographiée sur la table de la cuisine.

De la douche à la porte de la pharmacie

Quel que soit l'outil, la recherche conduit aux mêmes quelques principes.

Notez la pensée à l'endroit où elle surgit. Elle arrive sous la douche, sur l'autoroute, dans un escalier. Si la noter à ce moment-là demande plus de quelques secondes, vous vous direz que vous vous en souviendrez plus tard, et vous savez déjà comment cela finit.

Rattachez-la à quelque chose qui va réellement se produire. « Demain » ne se rattache à rien : aucun moment précis de la journée ne viendra vous y faire penser. « En sortant du bureau » désigne un événement qui se produira de toute façon. La méta-analyse de Peter Gollwitzer et Paschal Sheeran sur les intentions de mise en œuvre montre que préciser quand et où améliore nettement les chances que la chose soit faite.

Le rappel doit être suffisamment visible pour s'imposer malgré ce qui occupe déjà votre attention. Passer devant une boutique n'est pas un rappel si votre tête est ailleurs. Ce qui vous atteint doit pouvoir rivaliser avec ce à quoi vous pensez déjà.

Arrêtez de voir la douche comme un échec. C'est l'un des rares moments où votre esprit est vraiment disponible. Ce qui manque, c'est un moyen de noter ce qui s'y présente. Vous continuerez d'avoir ces moments, et c'est tant mieux : le mécanisme qui fait ressurgir ces pensées au mauvais moment est aussi celui qui vous permet parfois de trouver une solution sous la douche.

L'objectif est plus modeste : quand l'ordonnance vous revient à l'esprit le jeudi soir, que vous puissiez la confier ailleurs qu'à votre mémoire. Et qu'elle vous revienne le vendredi, devant la pharmacie plutôt que sous la douche.

Transparence : cet article est publié par Nitka, dont il est question plus haut. Les travaux cités existent indépendamment de nous et les liens ci-dessous mènent aux sources.


Références

  1. Agnieszka Niedźwieńska et ses collègues, « Everyday memory failures across adulthood », PLOS ONE, 2020. Étude par journal de bord auprès de trois tranches d'âge : les défaillances prospectives ressortent comme les plus fréquentes, les plus graves et les plus lourdes de conséquences. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0239581 Texte intégral en accès libre : https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0239581
  2. Mark McDaniel et Gilles Einstein, « Strategic and automatic processes in prospective memory retrieval: a multiprocess framework », Applied Cognitive Psychology, 2000. Pourquoi certaines intentions reviennent seules quand un indice apparaît, et d'autres non. https://doi.org/10.1002/acp.775
  3. R. Key Dismukes et ses collègues, NASA Ames Research Center. La mémoire prospective dans l'aviation, dont le constat que l'omission involontaire d'une étape de procédure normale a joué un rôle déterminant dans cinq des 27 accidents majeurs de compagnies américaines entre 1987 et 2001 où une erreur d'équipage a été retenue comme cause. Publications de la division Human Systems Integration de la NASA : https://human-factors.arc.nasa.gov/publications/
  4. Peter Gollwitzer et Paschal Sheeran, « Implementation intentions and goal achievement: a meta-analysis of effects and processes », Advances in Experimental Social Psychology, 2006. Préciser quand et où change les chances qu'une intention soit exécutée. https://doi.org/10.1016/S0065-2601(06)38002-1

Nitka, l'application citée plus haut, transforme ce que vous dites, écrivez, photographiez ou transférez en rappels datés, et vous prévient quand certaines informations que vous lui avez confiées se contredisent. Elle ne garde que ce que vous lui confiez, et vos données ne sont ni vendues, ni utilisées pour de la publicité, ni utilisées pour entraîner des modèles.

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